Souveraineté alimentaire : l’héritage de René Sègbènou continue de nourrir les luttes africaines
Cotonou, Bénin - Une semence n’est jamais seulement une semence. Elle porte une histoire, un savoir, une culture et une capacité à produire son propre avenir. Pour René Sègbènou, défenseur infatigable des semences paysannes et de la souveraineté alimentaire en Afrique de l’Ouest, cette conviction a constitué pendant plusieurs décennies un véritable combat.
Cinq ans après sa disparition, son engagement continue d’inspirer celles et ceux qui défendent une agriculture fondée sur les savoirs paysans, la biodiversité et l’autonomie des communautés. Dans le cadre du Forum social mondial 2026 à Cotonou, le mouvement Kilimo Ekolojia, en partenariat avec GRAIN, lui a consacré une conférence hommage le 6 août 2026.
Mais au-delà de l’hommage à une figure majeure de l’agroécologie africaine, cette rencontre a surtout posé une question essentielle : comment poursuivre aujourd’hui le combat pour lequel René Sègbènou s’est engagé ?
Les semences au cœur de la souveraineté
Pendant plus de trente ans, René Sègbènou a défendu les semences paysannes et les droits des communautés rurales. Son engagement l’a conduit à s’intéresser aux OGM, à la biosécurité, au brevetage du vivant, à l’accaparement des terres et aux politiques susceptibles de fragiliser l’autonomie des paysans africains. Il a notamment contribué à la création de la COPAGEN et de JINUKUN, deux dynamiques importantes dans la défense de la biodiversité agricole et de la souveraineté semencière en Afrique de l’Ouest.
Son approche reposait sur une idée fondamentale : une communauté qui perd la maîtrise de ses semences risque progressivement de perdre une part de sa capacité à décider de son alimentation et de son avenir.
Cette question reste aujourd’hui particulièrement actuelle.
Dans plusieurs territoires africains, les paysans sont confrontés à des pressions croissantes sur leurs systèmes semenciers, tandis que les changements climatiques, l'érosion de la biodiversité et certaines évolutions réglementaires renforcent les vulnérabilités des systèmes alimentaires. Les enjeux que René Sègbènou portait il y a plusieurs décennies demeurent donc pleinement présents.
La souveraineté alimentaire ne se limite pas à produire
La souveraineté alimentaire ne signifie pas simplement être capable de produire suffisamment de nourriture.
Elle suppose que les peuples puissent choisir ce qu’ils cultivent, conserver leurs semences, transmettre leurs savoirs, contrôler leurs territoires et participer aux décisions qui déterminent leur alimentation.
C’est précisément cette vision qui donne au combat de René Sègbènou une portée qui dépasse la seule question agricole.
Défendre les semences paysannes, c’est aussi défendre la biodiversité. Défendre la biodiversité, c’est protéger les capacités d’adaptation des communautés face aux changements climatiques. Et défendre ces communautés, c’est renforcer leur autonomie face aux modèles agricoles qui peuvent accroître leur dépendance.
L’agroécologie apparaît ainsi non seulement comme une manière de produire, mais comme une démarche de souveraineté.
Honorer un pionnier, c’est poursuivre son combat
Lors de la conférence organisée à Cotonou, les participants ont voulu éviter que la mémoire de René Sègbènou se limite à un hommage symbolique.
La rencontre, placée sous le thème « Honorer les pionniers, enraciner l’avenir : l’héritage agroécologique de René Sègbènou au service de la souveraineté semencière et alimentaire en Afrique de l’Ouest », a réuni des compagnons de lutte, des organisations de la société civile, des jeunes, des chercheurs et des acteurs de l’agroécologie.
L’objectif était surtout de faire de cette mémoire un point de départ pour la transmission.
Car un mouvement ne survit pas uniquement grâce aux personnes qui l’ont initié. Il survit lorsque leurs connaissances, leurs valeurs et leurs combats sont transmis à de nouvelles générations capables de les adapter aux réalités de leur époque.
C’est l’un des enseignements majeurs de cette rencontre : l’héritage de René Sègbènou appartient désormais à une nouvelle génération de défenseurs de la souveraineté alimentaire.
Des semences à transmettre plutôt qu’à contrôler
Cette transmission s’est prolongée au-delà de la salle de conférence.
Une visite au Centre Cévaste Sphère Jah, à travers sa banque de semences et son jardin alimentaire, a permis aux participants de voir concrètement comment la conservation, l’échange et la valorisation des ressources agricoles locales peuvent contribuer à préserver l’autonomie des communautés.
Cette expérience rappelle que la souveraineté semencière ne se construit pas uniquement dans les conférences ou les espaces de plaidoyer. Elle se construit aussi dans les villages, dans les jardins, dans les exploitations familiales et dans les réseaux d’échange entre paysans.
Conserver une semence. La multiplier. La partager. La transmettre.
Ces gestes simples peuvent devenir des actes de résistance lorsqu’ils permettent aux communautés de préserver leur capacité à produire leur propre alimentation.
Faire vivre l’héritage par la jeunesse
L’un des enjeux de la conférence était donc de faire le lien entre la génération qui a ouvert ces combats et celle qui doit aujourd’hui les poursuivre.
La jeunesse africaine évolue dans un contexte différent de celui dans lequel René Sègbènou a commencé son engagement. Les défis se sont multipliés : changement climatique, perte accélérée de biodiversité, pression sur les terres, industrialisation des systèmes alimentaires et nouvelles formes de dépendance économique.
Mais la question fondamentale reste la même : qui doit décider de l’avenir de notre alimentation ?
Pour Kilimo Ekolojia, la réponse passe par le renforcement des capacités des communautés, la valorisation des savoirs paysans et la promotion d’une agroécologie ancrée dans les territoires.
C’est également dans cette perspective que la mémoire des pionniers prend tout son sens. Elle permet de comprendre que les luttes actuelles ne commencent pas aujourd’hui. Elles sont le fruit de plusieurs décennies de mobilisation, de transmission et de résistance.
Transformer la mémoire en mouvement
L’hommage rendu à René Sègbènou à Cotonou rappelle finalement une chose essentielle : la meilleure manière d’honorer un pionnier est de poursuivre ce qu’il a commencé.
Préserver les semences paysannes. Défendre la biodiversité agricole. Protéger les savoirs locaux. Soutenir les communautés rurales. Résister à la privatisation du vivant. Promouvoir des systèmes alimentaires autonomes et respectueux de la nature.
Ce sont autant de combats qui donnent aujourd’hui une nouvelle actualité à son héritage.
La création du Prix René Sègbènou pour le journalisme agroécologique francophone, annoncé lors de la conférence, participe également de cette volonté de transmettre son combat. En encourageant le journalisme consacré à l’agroécologie, à la souveraineté semencière et au monde rural, cette initiative entend contribuer à maintenir ces questions au cœur du débat public.
Cinq ans après sa disparition, René Sègbènou continue donc de vivre à travers les luttes qu’il a contribué à faire émerger.
Son héritage ne se trouve pas seulement dans les organisations qu’il a contribué à créer ou dans les combats qu’il a menés. Il se trouve aussi dans chaque paysan qui conserve une semence locale, dans chaque jeune qui choisit de défendre son territoire et dans chaque communauté qui revendique le droit de décider de son alimentation.
Parce qu’une semence que l’on conserve est une mémoire que l’on protège. Et une mémoire que l’on transmet peut devenir une force pour construire la souveraineté.
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